Séminaire

L’Un et l’AUTRE 2015-2016 ¦ Abord de l’étrange et de l’étranger

ARGUMENT

L’étranger, c’est l’au-delà du monde connu. Son corollaire est la frontière : qu’elle soit ruisseau qui nous sépare du jardin d’en face ou océan qui nous distance de l’inconnu. L’étranger est un ailleurs marqué par la différence par rapport au même, avec lequel nous entretenons une relation se déclinant de la fascination à l’horreur d’une différence menaçante. La pensée occidentale y a tour à tour confiné les figures construites de l’altérité que sont le monstre, le barbare, l’hérétique, le sauvage, le fou.

Notre époque ancrée dans le capitalisme consumériste ordonne de nouvelles formes de l’altérité, plus discrètes mais non moins insidieuses, telles celles de l’enfant inadapté, de l’adolescent violent, de l’adulte « désinséré » et du vieillard inutile. Autant de déclinaisons de l’anormalité d’un « individu à corriger » (Michel Foucault), à l’aune desquelles l’enfant incorrigible sera finalement déclaré inassimilable au système normatif de l’éducation, l’adulte non productif « inemployable » par le système intégratif de l’insertion professionnelle.

Pourquoi la non-appartenance au groupe, qu’il soit ethnique, national, social ou religieux, qui spécifie l’étranger porte-t-elle atteinte à l’identité du sujet ? Parce que l’identité est une constituante incertaine, de solidité relative et fragile, et dont l’appartenance au groupe rassure sans la constituer en définitive. Marcel Proust constatait que la maxime de Hamlet : « Etre ou ne pas être » était plutôt devenue : « En être ou ne pas en être » – en réplique à Voltaire : « On se fait dévot de peur de n’être rien. » Pour l’être parlant, le groupe construit et abrite le sens, les idéaux, dimension constitutive et économique de l’être parlant. Du langage, des valeurs, de la culture historique le groupe est l’habitat et le discours le toit. On comprend qu’« en être » agisse comme le liant de la masse de la psychologie des foules avec sa fonction anxiolytique et antidépressive.

L’identification au groupe va de pair avec la part de mépris, de défiance, de peur envers les autres groupes, perçus comme inférieurs, moins civilisés, étrangers, ennemis ou hérétiques. Les Romains n’avaient qu’un seul et même mot, hostis, pour dire « étranger » et « ennemi ». D’où découlent exclusion, nationalisme, racisme, xénophobie et toutes formes de ségrégation dont notre époque témoigne des montées. Etre un ange, être un monstre, se faire un nom, être femme, être homme, se faire une notoriété, être l’unique, se distinguer, toutes les réponses n’épuisent pas la question ouverte du « Qui es-tu ? » Etre ou avoir : il y a quelque chose qui insiste dans la question identitaire et laisse chacun en rade. L’identité, qui à l’occasion devient meurtrière, est meurtrie de laisser le sujet en quête.

Qu’est-ce que cet autre étranger ou familier nous révèle-t-il de notre propre nature ? du rapport très particulier que l’homme a avec son image ? des racines de son agressivité ? de notre condition d’animal affecté du langage ? de notre vérité pas sans lien avec l’indicible réel d’une jouissance, d’un insupportable ? Etrangement, l’étranger nous habite : il est la face cachée de notre identité, l’espace qui ruine notre demeure, le temps où s’abîment l’entente, la sympathie et l’illusion de l’harmonie.

L’« inquiétante étrangeté » (Unheimlich) est le mot choisi par Freud pour définir ce qui affleure dans l’anxiété, se cristallise dans la phobie, transpire dans les zones crépusculaires, fait irruption dans l’effroi d’un réel, traumatise à l’occasion : non pas la peur, ni l’anxiété, mais l’angoisse.

C’est dans nos vies quotidiennes que quelque chose insiste d’étranger à nous-mêmes, familier, intime et radicalement autre, extime : rêve, lapsus, acte manqué, mot d’esprit et symptôme. Il y a quelque chose qui objecte à la normalisation, à la standardisation, au protocole de traitement, quelque chose qui nous mène par le bout du nez. De quoi s’agit-il ? Si la science progresse dans l’observation des mécanismes neuronaux, elle n’en vient pas à bout. Le symptôme est un corps étranger à la répétition insistante. Le sujet est étranger à lui-même, à sa conscience qui fait de chacun un sujet divisé, qui jamais ne se reconnaît dans ce qu’il est. Il ne se réduit pas à l’individu, pas plus à l’organisme qu’à la « personnalité », à son comportement ou à ses cognitions. Nous verrons ce qui peut en être de son identité de « parlêtre » proposée par Lacan et ses implications dans la clinique où chaque sujet, dans l’insondable décision de l’être, opte pour une position envers ce qui lui est le plus étranger, élément non sans lien avec sa relation à l’autre.

Dans ce trajet annuel, nous déplierons la question en nous référant aux travaux de Sigmund Freud, de Jacques Lacan et de quelques autres. Nous progresserons avec les catégories de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel et les concepts fondamentaux de la psychanalyses que sont l’inconscient, le transfert, la répétition et la pulsion pour spécifier ce que l’homme qui parle a de particulier, comment il est affecté par le langage qui l’habite (ou qu’il habite ?), et comment par ce même langage ses symptômes peuvent se déchiffrer, et jusqu’à quel point.

Comment, au-delà de la réduction des symptômes, la jouissance singulière et fondamentale d’un sujet peut-elle trouver la voie d’un lien social réinventé du côté de la trouvaille et des solutions bricolées aussi fragiles qu’uniques ?

De quoi peut-on guérir ? La psychanalyse n’est pas la suggestion, ni le conseil, fussent-il présentés comme avisés sous couvert de l’expertise et de la spécialisation autoproclamées. La psychanalyse est une discipline sans disciple dont l’éthique est à formuler, qui intègre les conquêtes freudiennes sur le désir et repose sur la notion de Bien-dire. Le discours analytique fait la promesse d’introduire du nouveau. Ses fondements ne tiennent pas à des idéaux mais à la structure des discours par lesquels se détermine le sujet dans la singularité de son désir. Son désir étant corrélé aux deux éléments fondamentaux que sont la Loi et sa jouissance propre. Le désir de l’analyste qui opère dans la direction de la cure est celui de la différence absolue.

Si l’on juge bien du degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous pour Lucien Bonnafé, ses nomades et ses artistes pour Jean Hirtzel, plus que jamais l’étrange et l’étranger ont quelque chose à nous faire entendre. La question est de savoir si nous avons encore les moyens de le laisser nous l’enseigner.

CM, le 25 décembre 2014

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Le premier mardi du mois à Vevey.

Séance I : Mardi 3 Novembre 2015 à 18h30


Séance II : Mardi 8 Décembre 2015 à 18h30


Séance III : Mardi 5 Janvier 2016 à 18h30


Séance IV : Mardi 2 Février 2016 à 18h30


Séance V : Mardi 1er Mars 2016 à 18h30


Séance VI : Mardi 5 Avril 2016 à 18h30


Séance VII : Mardi 3 Mai 2016 à 18h30


Séance VIII : Mardi 7 Juin 2016 à 18h30

Information et inscriptions : 076 347.07.95 / cmean@psukhe.ch

 

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